Chère Najia, Chères amies,
Je suis toujours vivante, et c’est déjà beaucoup ! La vie n’est pas facile, surtout dernièrement. Si je vous raconte ce que j’ai vécu seulement pendant les trois derniers jours, j’aurais besoin de beaucoup de pages, et je risque de vous ennuyer ! Je vais donc vous raconter quelques brèves faits :
Lundi : je me suis réveillée vers six heures du matin au son de bombardements très violents sur toute la région Est de Damas. Comme j’habite au pied du mont Quassioun qui domine la ville, j’ai une vue sur ces quartiers là ; les colonnes de fumée noire montaient au ciel ; l’odeur de brulé arrivait jusqu’à chez moi. Depuis pas mal de temps, même les oiseaux sont devenus rares, alors qu'avant, ’ils me réveillaient. Les canons étaient lancés du haut du mont, déclenchant par leur force les alarmes des voitures. J’avais pris un rendez-vous avec l’ophtalmologue pour ma mère, mais la situation était trop alarmante, car de mauvaises nouvelles provenaient de toutes parts de la ville, interdite à quiconque voulait y entrer. Même les fonctionnaires vivant à proximité de Damas ont été interdits d’y accéder, même s’ils étaient dans un car officiel. Donc j’ai passé toute la journée chez moi, et je pense que la plupart des gens ont fait comme moi. Des étudiants qui avaient des examens à l’université n’ont pas pu arriver à leurs facultés. La matinée a vu la chute d’un hélicoptère militaire qui lançait des fusées sur les civils ; la revanche fut terrible : pour la première fois dans la capitale, des chasseurs l’ont survolé et ont bombardé les maisons de Jobar, Quaboun (à 10 minutes de chez moi) et d’autres quartiers.
Mardi, donc hier, les combats et les bombardements étaient moins intenses, donc j’ai amené ma mère chez le médecin. J’ai dû aller la chercher chez elle, à l’autre bout de la ville. J’ai dû passer par quatre check-points ; mais étant femme et pas très jeune, on ne m’a pas demandée de montrer ma carte d’identité. Avec ma mère, c’était encore plus facile : on nous invitait à passer sans aucun contrôle. Mais d’autres voitures étaient fouillées parfois, et on demandait aux hommes de montrer leurs cartes d’identité.
Aujourd’hui, les canons nous ont assourdis dès sept heures du matin. Ils n’ont arrêté qu’un peu avant 9 heures du soir ; car nous avions droit, nous pauvre peuple, à une trêve d’une heure, pour pouvoir suivre un entretien que le président avait accordé à une chaine privée syrienne ! Cependant, la trêve n’a pas été suivie à la lettre et la diffusion de l’entretien était accompagnée de certains sons de bombardements, un peu moins forts, il faut bien l’avouer !
Finalement, je vous avoue honteusement que j’arrive à dormir la nuit d’un trait ; je me suis habituée à vivre avec la situation et même les explosions ne me réveillent plus, sauf s’ils sont trop proches de chez moi ! La vie continue malgré tout ! La semaine dernière, je suis même allée dans un bourg à 200 km pour assister aux fiançailles d’un neveu. Le voyage était désagréable, on a traversé plusieurs check-points militaires aller retour, mais j’ai profité de trois jours sans explosions ! La première nuit, je me demandais comment j’allais pouvoir dormir avec tout le calme ; le troisième jour, je ne supportais plus cette vie trop calme dans ce bourg, où toutes sortes de communications avec l’extérieur étaient coupés depuis trois semaines, ainsi que l’internet. Mais j’en ai profité quand même pour rencontrer les gens, assoiffés eux aussi de savoir comment se passent les choses à Damas.
Mercredi prochain, j’assisterai à la noce d’une nièce ici, à Damas, si les choses vont bien. Je l’ai dis : la vie continue quand même !
Je vous embrasse toutes et vous remercie pour votre affection.
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