Croissance de la violence contre les femmes en Egypte
Cependant, il y a eu une montée de violence contre les femmes ainsi qu’une diversification des formes de violence perpétrées contre elles, surtout au cours de la dernière décennie. Comme nous le savons, le régime Mubarak a sournoisement essayé d’embellir son image au niveau international en adoptant un décor fictif de démocratie alors que se pratiquaient toutes sortes d’abus sur le plan intérieur. C’est ainsi que l’Egypte se ralliait a des conventions telles que la CEDAW, alors que dans la pratique tout demeurait presque inchangé : pauvreté croissante dans les rangs des femmes, application restreinte des rares textes de loi qui représentent de maigres acquis pour les femmes, persistance de nombreux articles qui confirment la discrimination contre les femmes (code pénal : l’adultère par exemple où une femme est considérée coupable si elle trompe son mari n’importe où, alors que l’homme n’est considéré coupable que s’il trompe sa femme dans le domicile conjugal ; code du travail qui exclut explicitement les ouvrières agricoles et les aides ménagères; code de la famille; en matière d’héritage, etc...). Néanmoins, tout ceci ne représente pas une violence sous sa forme la plus directe.
Pendant des années, la Fondation de la Femme Nouvelle a dévoilé les violations auxquelles les femmes étaient exposées ; en fait, c’est la première organisation Egyptienne qui a travaillé sur la violence contre les femmes d’une façon compréhensive. Avant 1993, les rares voix qui s’occupaient de ce sujet limitaient la violence a l’excision des filles. A l’occasion de la Conférence de Pékin nous avions préparé une étude sur le terrain avec un échantillon de quatre cents femmes pour identifier leur perception de la violence ; nous avons reçu un ultimatum de Mme Mubarak de ne pas aller exposer “le linge sale” de l’Egypte dans ce forum international ; il nous a même été dit que s’il y avait violence contre les femmes partout dans le monde, cela n’existait pas en Egypte ; nous avons en plus été accusées de défendre des agendas occidentaux ! Cela ne nous a pas empêchées de continuer notre lutte. Aujourd’hui, après avoir brisé le mur du silence autour de ce sujet, nous sommes fières de dire que presque tout le monde parle en Egypte des violences contre les femmes.
Il est important de noter ici que malgré cette atmosphère hostile vis a vis des femmes, celles-ci n’ont pas hésité à se joindre à tous les grands mouvements qui ont préparé notre révolution. Nous mentionnons ici à titre d’exemple :
- En Mai
2005,
de grandes manifestations ont eu lieu a l’occasion d’un
référendum sur le président de la république ; beaucoup de
femmes y ont pris part ; leur participation a été accueillie par
des harcèlements sexuels perpétrés par des voyous loués par le
régime : insultes, attouchements physiques, dénudement, tentative
de viol... Ces événements se sont passés devant le syndicat de
la presse au cœur du Caire, sous les yeux des passants et des flics
en habit officiel ; ils ont été filmés et projetés sur
internet. Ces femmes qui voulaient porter plainte aux postes de
police se sont vues refuser d’établir des procès verbaux contre
leurs agresseurs ; l’une des victimes est tombée dans un état de
dépression telle qu’elle a fini par mourir.
- Le second
événement que je voudrais citer est la
grande grève des ouvriers du textile qui a eu lieu en Décembre
2006
dans la ville de « Mehallah El Kobra ». Parmi les 26000
grévistes, 3 000 étaient des femmes. En fait, ce sont les hangars
des femmes qui ont commencé à arrêter les machines, puis les
ouvrières se sont dirigées vers leurs collègues pour leur
demander de se joindre a la grève. Pour la première fois aussi,
les femmes ne se contentaient plus d’être derrière les hommes,
mais se tenaient côte à côte avec eux. Deux dirigeantes de ce
mouvement, Amal Said et Wedad El Demerdach ont été attaquées par
les services de sécurité de l’usine, leurs voiles arrachés, et
menacées d’être violées devant leurs enfants.
- Si ce genre
de pratique a particulièrement ciblé les protestataires, les
femmes du commun public n’en ont pas moins été victimes. En
2007, une mère de Haute Egypte a refuse de laisser entrer les flics
pour fouiller sa maison. Menacée d’être violée devant ses
enfants, la femme a eu une crise cardiaque et en est morte sur le
coup.
Ceci ne sont que des exemples pour illustrer les tentatives d’un régime de briser les résistances des femmes (et des hommes) en utilisant les corps des femmes.
Notons ici que pendant les 18 jours (25 Janvier-11 Février 2011) de montée révolutionnaire, aucune contravention n’a été rapportée ; les filles et femmes voilées ou non voilées étaient coude à coude avec les hommes a la Place Tahrir et sur les autres places d’Egypte, participant aux points de contrôle, dans les hôpitaux sur le terrain, et jetant avec les hommes des pierres sur les truands et mercenaires du régime. Jusqu'à ce jour on a pu compter 23 femmes martyres ; peut-être qu’il y en a plus vu que beaucoup de familles hésiteraient à enregistrer la mort de leur fille au cours d’une participation dans la rue. Cependant, je peux témoigner que le 11 Février au soir, juste après le désistement de Mubarak, le harcèlement sexuel a repris de plus belle. Pouvons-nous l’expliquer par le retour des normes culturelles à la surface, par des infiltrations de voyous parmi les révolutionnaires ? Il semble un peu tôt pour déterminer la vraie raison de ce retour immédiat de la violence contre les femmes. De toutes façons, ce phénomène est lié a des normes culturelles qu’il faudra des années pour changer.
Mais
il est important de confirmer que très tôt après le 11 février,
la marginalisation des femmes s’est concrétisée :
- Abstention
de nommer n’importe quelle femme dans la commission chargée
d’introduire des amendements constitutionnels.
- Participation
décroissante des femmes dans les postes ministériels.
- Abstention
de nommer aucune femme dans le remaniement des postes de gouverneurs
pendant l’été 2011.
- Sourde
oreille a des requêtes répétées par des groupes de féministes
lors d’entrevue avec le Premier Ministre.
- Restructuration
du Conseil National de la Femme par le SCAF sans aucune consultation
avec les groupes concernés, en l’occurrence les organisations
féministes.
- La montée
des courants islamistes a créé une nouvelle atmosphère encore
plus hostile aux femmes et à leurs maigres droits acquis par une
lutte durant des années, sous le prétexte qu’il s’agit des
lois de Suzanne Mubarak. Des manifestations d’hommes
(essentiellement des salafiste) ont été organisées devant les
tribunaux pour demander l’abolition de certaines lois. A
l’occasion de la Journée Internationale des Femmes, quelques
groupes de femmes ont organisé, le 8 Mars 2011, une marche qui
aboutissait a la Place Tahrir. Là, nous avons été prises en
tenaille entre les fondamentalistes et les mercenaires du Parti
National Démocratique, insultées, molestées et harcelées
sexuellement.
- Le 9 Mars
2011, les militaires avaient décidé de nettoyer la Place Tahrir ;
les quelques révolutionnaires qui se trouvaient encore là ont été
arrêtés et torturés ; une pratique nouvelle de la SCAF a été
ce qui est connu sous le nom de « tests de
virginité » et qu’on est en droit de considérer
plutôt comme une forme de viol; prés de vingt jeunes femmes ont
été soumises a cette humiliation, une seule a osé parler, une
autre l’a rejointe quelques mois plus tard. En fait, notre climat
culturel ne favorise pas la divulgation de ce genre d’informations
qui ont du reste été démenties par les militaires pour
ultérieurement être justifiées par des prétextes fallacieux.
- En Décembre
2011, alors que les jeunes étaient en sit-in devant le Conseil des
Ministres, les militaires les ont sauvagement attaqués : la
célèbre femme en sous-vêtements bleus est un exemple flagrant
d’humiliation. Une passante qui essayait de la couvrir avec son
corps a été traînée, piétinée, violemment battue, et insultée.
Quant à nos chers parlementaires frères musulmans et
fondamentalistes, ils se sont tout simplement demandés ce que ces
femmes venaient faire là. Le Conseil des Ministres est situé
juste en face du parlement ! Il est à noter que cette femme
portait le « niqab ».
- Les
Egyptiens avaient décidé de fêter le premier anniversaire de la
révolution sur la Place Tahrir (25 Janvier 2012); les frères
musulmans avaient imposé aux autres fractions politiques d’assurer
eux-mêmes l’ordre pendant cette journée. Au moins une trentaine
de cas de harcèlement sexuel collectif allant presque jusqu’au
viol ont été enregistrés sans que personne ne bouge le petit
doigt.
- Bien que
l’excision des filles soit criminalisée en Egypte depuis 2008, en
Avril 2012 nous avons été informées qu’une caravane médicale
organisée par les frères musulmans avait offert et pratiqué
gratuitement l’excision des filles dans un village de Haute
Egypte. Malgré tous les efforts pour ouvrir une enquête sérieuse
sur ce fait, rien n’a été fait. Il est à noter que quelques
parlementaires fondamentalistes avaient demandé d’abolir la loi
criminalisant cette pratique. Il y a même eu des demandes au
parlement pour réduire l’age de mariage des filles a douze ans
puis a neuf ans dans le comité constitutionnel.
- Durant les
derniers mois, il y a eu presque toutes les semaines des
manifestations a Tahrir ; les femmes n’ont pas cessé d’y
être harcelées. En réaction, un groupe de jeunes activistes,
filles et garçons ont organise le 8 Juin 2012 une manifestation
pour protester contre cet état de choses. Ils ont tous été
violemment attaqués.
- Un
parlementaire fondamentaliste a été pris en flagrant délit de
relation sexuelle dans une voiture sur une route publique. Aucune
réponse du Parlement n’a été donnée a la requête du procureur
de lever l’immunité parlementaire pour pouvoir enquêter avec
l’homme qui en plus est bigame. Quant a la jeune fille, elle a
été arrêtée, mise en prison préventive pour quatre jours avec
renouvellement ultérieur de quinze jours.
- Avec
l’avènement d’une présidence frère musulmane, tous les jours
nous sommes informes d’attaques contre les femmes non voilées
avec menace de les « éduquer ». Même les femmes
voilées mais qui ne portent pas le niqab sont attaquées. Les
agresseurs sont des hommes aussi bien que des femmes.
- Depuis 2007,
notre organisation a lance un groupe de travail (Task Force) contre
les violences sexuelles ; ce groupe a commencé avec cinq
organisations et compte aujourd’hui 23 organisations plus quatre
avocats bénévoles. Un pamphlet a été distribué à propos des
violences sexuelles et comprend les coordonnées des organisations
et individus disposés à fournir soutien légal et psychologique.
Les mêmes informations ont été postées sur nos sites Internet.
Une série d’articles a été publiée dans la presse ainsi que
des interviews avec les médias. Un sous-groupe a développé une
note conceptuelle sur notre approche au code pénal. Sur cette base
un projet d’amendement de certains articles de ce code (qui ne
cite même pas le terme « harcèlement sexuel » remplacé
par « atteinte a la pudeur ») a été élaboré,
présenté au dernier parlement sous Mubarak et re-présenté au
parlement récemment dissous.
- Le groupe
organise également des conférences de presse et publie des
communiqués ainsi que des rapports de violations. Récemment, le
groupe a pris contact avec de nouveaux groupes de jeunes qui sont
apparus et essaient de lutter contre ces phénomènes.
- Enfin, notre
organisation a tenu une série de tables rondes sur les mécanismes
de protection ; elles se sont adressées à des médecins
légistes, des psychiatres, des travailleurs dans les médias, des
avocats et des travailleurs dans le domaine de l’éducation.
Sensibiliser ces partenaires à la question n’était pas le seul
but de ces réunions qui visaient aussi à développer des
recommandations concrètes.
- Finalement,
les groupes de jeunes sont en train de prendre les choses en mains ;
ils organisent des barrières humaines dans la rue, des postes
d’observation sont établis pendant les festivités religieuses,
les filles victimes de harcèlement sexuel sont orientées vers des
zones calmes, des posters sont accroches dans les rues principales,
etc. Cependant, un rapport publié juste après « El Eid El
Kebir » en octobre 2012, indique que les jeunes gens qui
commettent le harcèlement varient entre 8 et 20 ans. Ce même
rapport estime que le taux de harcèlement sexuel s’élevait a
60%. Les interventions de la police demeurent assez limitées. Le
gouvernement prétend vouloir adopter une loi qui amplifie les
punitions alors qu’il existe déjà des lois qui ne sont pas mises
en œuvre. En plus, le vision adoptée par notre groupe de travail,
basé sur une approche des droits humains, n’est pas favorable a
des peines plus dures car, d’une part elles ne serviront pas a
grand-chose et d’autres part, les juges tout imprégnés de la
culture masculine hésiteront à imposer ces peines. Par ailleurs,
nous sommes totalement adversaires a la peine capitale. En
fait, c’est un changement culturel qui doit s’opérer, mais
comment cela arrivera-t-il dans le contexte où tous les discours
publics qui dénigrent les droits des femmes et les considèrent
comme des machines sexuelles ? Il
est évident qu’il s’agit d’une longue lutte qui demande
beaucoup d’efforts et de patience, mais il y a toujours de
l’espoir tant que les jeunes se rallieront de plus en plus a la
cause des femmes.
Nawla Darwiche, membre de la New Woman Foundation
http://nwrcegypt.org/en/
https://www.facebook.com/pages/NwF-المرأة-الجديدة/175734882482090?ref=stream

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