jeudi 6 décembre 2012

Débat sur le harcèlement sexuel : Intervention de Nawla Darwiche

Merci à toutes les personnes présentes lors du débat du 26/11/2012. Malheureusement, vous savez que Nawla Darwiche n'a pas pu se joindre à nous comme prévu. Cependant, voici le texte qu'elle nous avait fait parvenir pour son intervention :


Croissance de la violence contre les femmes en Egypte


Depuis toujours, il y a eu des formes de violence contre les femmes en Egypte, comme partout ailleurs du reste, à commencer par l’excision des filles qui est une coutûme pharaonique appliquée tant aux filles musulmanes que coptes, des violences familiales sous forme d’abus sexuels, physiques et psychologiques, des violences dans les endroits publics, etc.
Cependant, il y a eu une montée de violence contre les femmes ainsi qu’une diversification des formes de violence perpétrées contre elles, surtout au cours de la dernière décennie. Comme nous le savons, le régime Mubarak a sournoisement essayé d’embellir son image au niveau international en adoptant un décor fictif de démocratie alors que se pratiquaient toutes sortes d’abus sur le plan intérieur. C’est ainsi que l’Egypte se ralliait a des conventions telles que la CEDAW, alors que dans la pratique tout demeurait presque inchangé : pauvreté croissante dans les rangs des femmes, application restreinte des rares textes de loi qui représentent de maigres acquis pour les femmes, persistance de nombreux articles qui confirment la discrimination contre les femmes (code pénal : l’adultère par exemple où une femme est considérée coupable si elle trompe son mari n’importe où, alors que l’homme n’est considéré coupable que s’il trompe sa femme dans le domicile conjugal ; code du travail qui exclut explicitement les ouvrières agricoles et les aides ménagères; code de la famille; en matière d’héritage, etc...). Néanmoins, tout ceci ne représente pas une violence sous sa forme la plus directe.
Pendant des années, la Fondation de la Femme Nouvelle a dévoilé les violations auxquelles les femmes étaient exposées ; en fait, c’est la première organisation Egyptienne qui a travaillé sur la violence contre les femmes d’une façon compréhensive. Avant 1993, les rares voix qui s’occupaient de ce sujet limitaient la violence a l’excision des filles. A l’occasion de la Conférence de Pékin nous avions préparé une étude sur le terrain avec un échantillon de quatre cents femmes pour identifier leur perception de la violence ; nous avons reçu un ultimatum de Mme Mubarak de ne pas aller exposer “le linge sale” de l’Egypte dans ce forum international ; il nous a même été dit que s’il y avait violence contre les femmes partout dans le monde, cela n’existait pas en Egypte ; nous avons en plus été accusées de défendre des agendas occidentaux ! Cela ne nous a pas empêchées de continuer notre lutte. Aujourd’hui, après avoir brisé le mur du silence autour de ce sujet, nous sommes fières de dire que presque tout le monde parle en Egypte des violences contre les femmes.
Il est important de noter ici que malgré cette atmosphère hostile vis a vis des femmes, celles-ci n’ont pas hésité à se joindre à tous les grands mouvements qui ont préparé notre révolution. Nous mentionnons ici à titre d’exemple :
  • En Mai 2005, de grandes manifestations ont eu lieu a l’occasion d’un référendum sur le président de la république ; beaucoup de femmes y ont pris part ; leur participation a été accueillie par des harcèlements sexuels perpétrés par des voyous loués par le régime : insultes, attouchements physiques, dénudement, tentative de viol... Ces événements se sont passés devant le syndicat de la presse au cœur du Caire, sous les yeux des passants et des flics en habit officiel ; ils ont été filmés et projetés sur internet. Ces femmes qui voulaient porter plainte aux postes de police se sont vues refuser d’établir des procès verbaux contre leurs agresseurs ; l’une des victimes est tombée dans un état de dépression telle qu’elle a fini par mourir.
Le changement qui se produit ici est le passage de cas de harcèlement individuel à des cas de harcèlement collectif. Il est très significatif de constater que la même année, à l’occasion de la fête de « Eid El Kebir », les rues du Caire et d’Alexandrie ont été témoins de harcèlements collectifs contre des dizaines de femmes, non voilées, voilées ou portant le « niqab ». En fait, si le régime donne l’exemple, pourquoi ne pas le reproduire à un niveau populaire, surtout s’il est dirigé contre les femmes dans une société a culture typiquement patriarcale et masculine.
  • Le second événement que je voudrais citer est la grande grève des ouvriers du textile qui a eu lieu en Décembre 2006 dans la ville de « Mehallah El Kobra ». Parmi les 26000 grévistes, 3 000 étaient des femmes. En fait, ce sont les hangars des femmes qui ont commencé à arrêter les machines, puis les ouvrières se sont dirigées vers leurs collègues pour leur demander de se joindre a la grève. Pour la première fois aussi, les femmes ne se contentaient plus d’être derrière les hommes, mais se tenaient côte à côte avec eux. Deux dirigeantes de ce mouvement, Amal Said et Wedad El Demerdach ont été attaquées par les services de sécurité de l’usine, leurs voiles arrachés, et menacées d’être violées devant leurs enfants.
  • Si ce genre de pratique a particulièrement ciblé les protestataires, les femmes du commun public n’en ont pas moins été victimes. En 2007, une mère de Haute Egypte a refuse de laisser entrer les flics pour fouiller sa maison. Menacée d’être violée devant ses enfants, la femme a eu une crise cardiaque et en est morte sur le coup.
    Ceci ne sont que des exemples pour illustrer les tentatives d’un régime de briser les résistances des femmes (et des hommes) en utilisant les corps des femmes.
Le même scénario continue à se reproduire d’une façon peut-être plus féroce.
Notons ici que pendant les 18 jours (25 Janvier-11 Février 2011) de montée révolutionnaire, aucune contravention n’a été rapportée ; les filles et femmes voilées ou non voilées étaient coude à coude avec les hommes a la Place Tahrir et sur les autres places d’Egypte, participant aux points de contrôle, dans les hôpitaux sur le terrain, et jetant avec les hommes des pierres sur les truands et mercenaires du régime. Jusqu'à ce jour on a pu compter 23 femmes martyres ; peut-être qu’il y en a plus vu que beaucoup de familles hésiteraient à enregistrer la mort de leur fille au cours d’une participation dans la rue. Cependant, je peux témoigner que le 11 Février au soir, juste après le désistement de Mubarak, le harcèlement sexuel a repris de plus belle. Pouvons-nous l’expliquer par le retour des normes culturelles à la surface, par des infiltrations de voyous parmi les révolutionnaires ? Il semble un peu tôt pour déterminer la vraie raison de ce retour immédiat de la violence contre les femmes. De toutes façons, ce phénomène est lié a des normes culturelles qu’il faudra des années pour changer.

Mais il est important de confirmer que très tôt après le 11 février, la marginalisation des femmes s’est concrétisée :
  • Abstention de nommer n’importe quelle femme dans la commission chargée d’introduire des amendements constitutionnels.
  • Participation décroissante des femmes dans les postes ministériels.
  • Abstention de nommer aucune femme dans le remaniement des postes de gouverneurs pendant l’été 2011.
  • Sourde oreille a des requêtes répétées par des groupes de féministes lors d’entrevue avec le Premier Ministre.
  • Restructuration du Conseil National de la Femme par le SCAF sans aucune consultation avec les groupes concernés, en l’occurrence les organisations féministes.
En parallèle, de nouvelles formes de violence se sont développées contre les femmes :
  • La montée des courants islamistes a créé une nouvelle atmosphère encore plus hostile aux femmes et à leurs maigres droits acquis par une lutte durant des années, sous le prétexte qu’il s’agit des lois de Suzanne Mubarak. Des manifestations d’hommes (essentiellement des salafiste) ont été organisées devant les tribunaux pour demander l’abolition de certaines lois. A l’occasion de la Journée Internationale des Femmes, quelques groupes de femmes ont organisé, le 8 Mars 2011, une marche qui aboutissait a la Place Tahrir. Là, nous avons été prises en tenaille entre les fondamentalistes et les mercenaires du Parti National Démocratique, insultées, molestées et harcelées sexuellement.
  • Le 9 Mars 2011, les militaires avaient décidé de nettoyer la Place Tahrir ; les quelques révolutionnaires qui se trouvaient encore là ont été arrêtés et torturés ; une pratique nouvelle de la SCAF a été ce qui est connu sous le nom de  « tests de virginité » et qu’on est en droit de considérer plutôt comme une forme de viol; prés de vingt jeunes femmes ont été soumises a cette humiliation, une seule a osé parler, une autre l’a rejointe quelques mois plus tard. En fait, notre climat culturel ne favorise pas la divulgation de ce genre d’informations qui ont du reste été démenties par les militaires pour ultérieurement être justifiées par des prétextes fallacieux.
  • En Décembre 2011, alors que les jeunes étaient en sit-in devant le Conseil des Ministres, les militaires les ont sauvagement attaqués : la célèbre femme en sous-vêtements bleus est un exemple flagrant d’humiliation. Une passante qui essayait de la couvrir avec son corps a été traînée, piétinée, violemment battue, et insultée. Quant à nos chers parlementaires frères musulmans et fondamentalistes, ils se sont tout simplement demandés ce que ces femmes venaient faire là. Le Conseil des Ministres est situé juste en face du parlement ! Il est à noter que cette femme portait le « niqab ».
  • Les Egyptiens avaient décidé de fêter le premier anniversaire de la révolution sur la Place Tahrir (25 Janvier 2012); les frères musulmans avaient imposé aux autres fractions politiques d’assurer eux-mêmes l’ordre pendant cette journée. Au moins une trentaine de cas de harcèlement sexuel collectif allant presque jusqu’au viol ont été enregistrés sans que personne ne bouge le petit doigt.
  • Bien que l’excision des filles soit criminalisée en Egypte depuis 2008, en Avril 2012 nous avons été informées qu’une caravane médicale organisée par les frères musulmans avait offert et pratiqué gratuitement l’excision des filles dans un village de Haute Egypte. Malgré tous les efforts pour ouvrir une enquête sérieuse sur ce fait, rien n’a été fait. Il est à noter que quelques parlementaires fondamentalistes avaient demandé d’abolir la loi criminalisant cette pratique. Il y a même eu des demandes au parlement pour réduire l’age de mariage des filles a douze ans puis a neuf ans dans le comité constitutionnel.
  • Durant les derniers mois, il y a eu presque toutes les semaines des manifestations a Tahrir ; les femmes n’ont pas cessé d’y être harcelées. En réaction, un groupe de jeunes activistes, filles et garçons ont organise le 8 Juin 2012 une manifestation pour protester contre cet état de choses. Ils ont tous été violemment attaqués.
  • Un parlementaire fondamentaliste a été pris en flagrant délit de relation sexuelle dans une voiture sur une route publique. Aucune réponse du Parlement n’a été donnée a la requête du procureur de lever l’immunité parlementaire pour pouvoir enquêter avec l’homme qui en plus est bigame. Quant a la jeune fille, elle a été arrêtée, mise en prison préventive pour quatre jours avec renouvellement ultérieur de quinze jours.
  • Avec l’avènement d’une présidence frère musulmane, tous les jours nous sommes informes d’attaques contre les femmes non voilées avec menace de les « éduquer ». Même les femmes voilées mais qui ne portent pas le niqab sont attaquées. Les agresseurs sont des hommes aussi bien que des femmes.
Vis-à-vis d’une telle situation qui va en s’empirant, vous êtes en droit de vous demander comment nous réagissons :
  • Depuis 2007, notre organisation a lance un groupe de travail (Task Force) contre les violences sexuelles ; ce groupe a commencé avec cinq organisations et compte aujourd’hui 23 organisations plus quatre avocats bénévoles. Un pamphlet a été distribué à propos des violences sexuelles et comprend les coordonnées des organisations et individus disposés à fournir soutien légal et psychologique. Les mêmes informations ont été postées sur nos sites Internet. Une série d’articles a été publiée dans la presse ainsi que des interviews avec les médias. Un sous-groupe a développé une note conceptuelle sur notre approche au code pénal. Sur cette base un projet d’amendement de certains articles de ce code (qui ne cite même pas le terme « harcèlement sexuel » remplacé par « atteinte a la pudeur ») a été élaboré, présenté au dernier parlement sous Mubarak et re-présenté au parlement récemment dissous.
  • Le groupe organise également des conférences de presse et publie des communiqués ainsi que des rapports de violations. Récemment, le groupe a pris contact avec de nouveaux groupes de jeunes qui sont apparus et essaient de lutter contre ces phénomènes.
  • Enfin, notre organisation a tenu une série de tables rondes sur les mécanismes de protection ; elles se sont adressées à des médecins légistes, des psychiatres, des travailleurs dans les médias, des avocats et des travailleurs dans le domaine de l’éducation. Sensibiliser ces partenaires à la question n’était pas le seul but de ces réunions qui visaient aussi à développer des recommandations concrètes.
  • Finalement, les groupes de jeunes sont en train de prendre les choses en mains ; ils organisent des barrières humaines dans la rue, des postes d’observation sont établis pendant les festivités religieuses, les filles victimes de harcèlement sexuel sont orientées vers des zones calmes, des posters sont accroches dans les rues principales, etc. Cependant, un rapport publié juste après « El Eid El Kebir » en octobre 2012, indique que les jeunes gens qui commettent le harcèlement varient entre 8 et 20 ans. Ce même rapport estime que le taux de harcèlement sexuel s’élevait a 60%. Les interventions de la police demeurent assez limitées. Le gouvernement prétend vouloir adopter une loi qui amplifie les punitions alors qu’il existe déjà des lois qui ne sont pas mises en œuvre. En plus, le vision adoptée par notre groupe de travail, basé sur une approche des droits humains, n’est pas favorable a des peines plus dures car, d’une part elles ne serviront pas a grand-chose et d’autres part, les juges tout imprégnés de la culture masculine hésiteront à imposer ces peines. Par ailleurs, nous sommes totalement adversaires a la peine capitale. En fait, c’est un changement culturel qui doit s’opérer, mais comment cela arrivera-t-il dans le contexte où tous les discours publics qui dénigrent les droits des femmes et les considèrent comme des machines sexuelles ? Il est évident qu’il s’agit d’une longue lutte qui demande beaucoup d’efforts et de patience, mais il y a toujours de l’espoir tant que les jeunes se rallieront de plus en plus a la cause des femmes.



Nawla Darwiche, membre de la New Woman Foundation 
http://nwrcegypt.org/en/
https://www.facebook.com/pages/NwF-المرأة-الجديدة/175734882482090?ref=stream

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